Le blog de Stream Affect

Le routier et l'autostoppeur

Un beau jour dans les années 30, alors qu’il en avait la formelle interdiction, Bob Richners, chauffeur routier pour une grande compagnie américaine, entreprit de prendre en stop un jeune homme à l'air hagard, posté seul sur le bord de la route 66.

Lui qui sillonnait les grands axes du sud du pays depuis des années, savait qu’il commettait un impair, et pourtant il se déporta lentement sur le bas-côté, et fit geste au jeune homme de grimper à bord. Ce dernier, presque étonné, monta sans grande aisance à bord du mastodonte, qui redémarra aussitôt dans un nuage de poussière ocre.

Les deux hommes se mirent à discuter ;

  • « Merci M’sieur, prononça le jeune homme, le regard un peu fuyant.
  • Oh vous savez, ce serait plutôt à moi de vous remercier…
  • Pourquoi ? Cela fait presque 4 heures que j’attendais là, et vous êtes le seul à vous être arrêté…
  • Cela ne m’étonne pas vraiment. Vous avez croisé d’autres camions ?
  • Oui beaucoup, tous avaient les sièges vides à côté d’eux, mais aucun ne s’est arrêté.
  • Vous savez mon garçon, ce n’est pas tellement qu’ils n’ont pas envie de vous aider, c’est plutôt qu’ils n’en ont pas le droit.
  • Comment ça ?
  • Nous autres, chauffeurs routiers, avons l’interdiction formelle de prendre des passagers à bord. Les patrons estiment que si nous faisons monter des passagers, nous risquons de nous distraire de la route à force de bavardages, et d’avoir un accident.
  • Ah oui, je comprends mieux. Ils n’ont peut-être pas tord... Et dans ce cas, je suis désolé de vous faire risquer votre emploi, je ne pensais pas que…
  • Oh ne vous en faites pas mon garçon ! Moi je pense au contraire que vous m’êtes d’une grande aide !
  • C’est-à-dire ?
  • Vous me maintenez éveillé bon sang ! Vous me parlez, vous m’évitez de m’ennuyer, et surtout de m’endormir au volant. Vous ne savez pas à quel point c’est dur de rester éveillé pendant des heures sur ces routes. C’est même une torture parfois !
  • Vous avez raison, je n’y avais jamais pensé !
  • Et non, personne n’y pense ! Tout le monde se dit que les patrons ont raison, qu’il ne faut pas déranger le chauffeur. Mais ces gens-là, ils n’ont jamais conduit de camion pendant 10 heures d'affilée, c’est certain ! Moi je vous le dis, on a besoin d’être dérangés, sinon on risque l’accident. On a besoin de plus de gens comme vous mon garçon !
  • Vous me flattez…
  • C’est la vérité ! Vous me dérangez pour que je puisse supporter ce trajet, et faire du bon boulot.
  • C’est logique en fin de compte !
  • Comme vous dites… Faudrait juste arrêter de penser à notre place ! »

Inspiré du roman "Les Raisins de la colère" de John Steinbeck


Crédit photo : Gabriel Santos
Petites histoires philosophiques